Chronique en télétravail

Je m’étais promis de ne pas en parler, de faire en sorte que cette parenthèse dominicale soit exempte de tout ce qu’on entend partout ailleurs toute la semaine.

Mais le fait est : rien de palpitant ne se passe dans ma vie en ce moment, je suis chez moi à cocher des cases sur un calendrier en espérant qu’il ne devienne pas celui de l’Avent. Et surtout, mes journées qui se ressemblent toutes fortement ces jours-ci sont surtout occupées à travailler. Alors, oui, bien sûr, je mesure la chance que j’ai de pouvoir travailler alors que pour plein de gens, cette période qu’on pensait réservée à des films où Will Smith ne vit qu’avec son chien est un cauchemar d’angoisses sur le futur et un grand vide en termes d’activité. Et franchement, sincèrement et plein d’autres adverbes en -ment, je compatis. Juste, pour moi, cette phase c’est dodo-boulot-dodo. « Elle a osé, elle l’a faite… »

Avant ça, quand on rigolait encore des Asiatiques qui portent un masque dans le métro, le télétravail, c’était un peu le Graal dans ta semaine. C’était le moment que tu attendais et que tu chérissais. Tu échappais à la foule qui court après un métro pour éviter d’attendre 2 minutes le prochain, tu n’avais pas à zigzaguer entre les parapluies des petits qui veulent se venger de tous ceux qui font plus d’un mètre soixante en te crevant un œil à coup de baleines, tu laissais tes pieds se reposer de la journée de la veille passée sur des chaussures sublimes mais qui manifestement ont un partenariat avec Compeed, tu te faisais une joie de passer ta pause-déj chez toi pour passer l’aspirateur tout en savourant le fait que tu n’aurais pas à faire ça le week-end…(chacun ses petits plaisirs)

Mais voilà, comme pour toute chose, l’excès en a totalement anéanti le plaisir. Tu fais une crise de foie du travail en chaussettes. Aujourd’hui, tu es en télétravail tous les jours. Tous. Les. Jours.

Déjà, il a fallu que tu t’organises. Autant la première journée passée sur le canap’, les jambes recroquevillées sous toi, avec les rediff de Grey’s Anatomy en fond, ça passe. Mais quand le lendemain, tu te réveilles avec autant de courbatures dans le dos et les hanches que si tu avais rampé sur le sol en portant un truc aussi lourd que Bigard,  tu te décides à chercher une autre solution. Problème : ton appart n’est pas pensé pour être le siège d’une multinationale. Tu as abandonné l’idée d’avoir un bureau quand tu as rendu ton dernier livre de SVT et tu te rends compte, seulement maintenant, que toutes les tables que tu as ont des hauteurs qui ne sont pas compatibles avec ton cou devant un mini-écran. Tu testes toutes les pièces de l’appart (ça va vite, tu n’as pas non plus un manoir), toutes les positions et tu finis par adopter la table à repasser. C’est gagnant-gagnant : tu peux régler la hauteur et elle peut prouver qu’elle n’encombre pas ton placard sans raison.

Une fois installée, tu dois faire face à un nouveau défi : le travail. Ben oui, c’est bien beau d’avoir joué 14 fois à la consultante en feng-shui, mais il ne faut pas oublier que tu es là pour bosser. Sauf que quand tu as l’habitude de bosser en équipe, il faut que tu trouves d’autres façons d’échanger. Ton téléphone ferait bugger un compteur Geiger tellement il vibre, tu as l’impression d’être une présentatrice télé tellement tu te vois à l’écran, et ta boite mail est sur le point de se transformer en guirlande de Noël tellement les notifications clignotent.

Et bien que tu aies l’habitude de travailler en équipe, là, alors que tu es chez toi, il faut que tu fasses connaissance avec un nouveau « collègue ». Oui, tu n’es pas seule dans cet appartement… Toute une logistique à mettre en place : on bosse dans la même pièce ou on s’isole ? on écoute de la musique ou pas ? tu as des rdv donc je ne dis rien ? je fais à manger ce midi, tu le feras demain ? C’est à cette heure ci que tu veux manger ?

Il faut apprendre à jongler avec des habitudes de l’autre que tu ne connais pas si bien que ça aux heures ouvrées. Tu découvres les joies du goûter et de la pause café mais aussi celles du rdv zoom auquel tu es presque conviée tellement il se déroule dans tes oreilles. Tu découvres aussi le Mâle dans son environnement « virtuel » de travail : tu savais qu’il travaillait, tu avais une idée que tu pensais claire de ce qu’il faisait mais là, sous tes yeux (et dans tes oreilles) ça devient concret. Tu es tellement impliquée que tu aurais presqu’envie de retourner l’écran pour dire à la petite Chloé que ça fait 3 fois qu’on lui demande de remplir ce put*** de tableau, il serait temps qu’elle se bouge ! Parce qu’en plus, qu’est-ce qu’elle a d’autre à faire en ce moment ?

Et ça, c’est le gros risque.

Tu n’as rien à faire de plus, tu as déjà vu 3 fois les rediff’ de Grey’s Anatomy et surtout tu sais que malgré tout, tu es plutôt dans la team bien lotie puisque ton travail ne s’est pas arrêté. Donc tu travailles. Beaucoup. Pour prouver que tu as de quoi faire (et donc de quoi être payée par les clients). Pour confirmer les quelques bonnes nouvelles que tu as pu commencer à entendre pour la suite. Pour rendre tout le monde content. Pour compenser le temps que tu perds forcément dès qu’une visio commence « c’est bon tout le monde m’entend ? Mais pourquoi ma vidéo ne fonctionne pas ? Et pourquoi tu es dans l’autre sens toi ? Rien à foutre de ce truc, de toutes façons c’est que du bullshit…. Ah, vous m’entendez ? » Tes journées de travail s’allongent au fur et  à mesure que celles du soleil se réduisent. Et dans ta tête, la voix de la culpabilité te dit « tu n’as rien d’autre à faire, tu devrais en profiter pour travailler encore plus ! » tandis que celle de la raison (ou de ta mère, c’est généralement pareil) te dit que tu ne peux pas te lever le matin pour travailler et arrêter le soir pour te coucher. Et ça, c’est sans compter sur tous les pseudo-experts qui t’expliquent que c’est une opportunité pour te recentrer sur soi, pour développer une façon différente de travailler, pour adopter un rythme qui colle plus à ton signe astro. Va expliquer à ton client que tu décales la réunion à 22H parce que tu es bien plus créative après un bon apéro. (remarque, y en a à qui ça ferait du bien !) Le tout est généralement ponctué de petites phrases tellement bateau que ça te donne le mal de mer. «Tout seul on va plus vite, ensemble on va plus loin » (si c’est plus loin de ça, je signe !)

Bref, je ne sais pas quand tout ça s’arrêtera, je n’ai aucun oncle dont la belle-sœur de la voisine travaille au ministère, mais surtout je ne sais pas combien de temps il faudra pour que je trépigne à nouveau à la simple vue du mot « télétravail » sur mon agenda.

Sur ce, je vous laisse, je vais profiter de mon dimanche pour lire un magazine. Ça me changera les idées. La une, c’est « Mes pâtes ont le goût de mes mails ». …

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