Chronique d’un jour de marché

Le samedi matin, dans ma ville, c’est jour de marché. Généralement, ce n’est pas quelque chose qui me passionne mais ici, c’est un peu une institution. A tel point que j’y suis déjà allée au moins une dizaine de fois depuis que j’ai emménagé. (seulement une dizaine de fois diront certains mais j’ai la chance d’avoir un Mâle qui aime faire les courses alors que je déteste ça). Sauf que là, on est samedi matin, le Mâle n’est pas là et le frigo est vide. Et comme niveau imagination de recettes, je ne suis pas très douée, surtout quand il reste une boite de sardines et un yaourt à la cerise (qui mange le yaourt à la cerise ?), je n’ai pas le choix.

Il faut dire que comme j’y vais rarement, le peu de fois où j’arpente les halles à la recherche du meilleur cordon bleu, c’est un moment assez agréable. Et surtout ici parce que le marché est LE moment de la semaine pour toute la ville. Ça me permet de remettre au goût du jour une pratique commencée il y a des années avec ma mère : l’étude sociologique. Je pourrais aller au marché juste pour regarder les gens, sans rien acheter. Attention, nous ne sommes là pour juger, juste pour observer, un peu comme des ornithologues mais version humains. C’est plus facile, et on n’a pas besoin de ramper dans la boue avec des jumelles.

Ça commence sur le stand des fruits et légumes. Ça fait des années que rien n’a changé, c’est un stand carré et la queue commence là où tu le décides. Mais heureusement les vendeurs ont l’œil et savent qui est arrivé avant. Malgré ça, tu as toujours le vieux râleur qui s’excite parce que « ce n’est pas normal quand même, je suis juste derrière ce monsieur, donc ça devrait être à moi ! » Il râle, il bougonne auprès de Madame qui ne sait plus où se mettre parce qu’elle, on l’a opérée de la cataracte et elle a bien vu qu’ils ne sont pas les suivants mais jamais, il ne changera de stand, et se contentera de ne pas dire merci à la vendeuse quand elle fera l’appoint sur son billet de 50 pour 3 haricots, pour bien lui signifier son mécontentement. Un Jean Moulin de la petite monnaie…

Heureusement à côté de ça, tu as aussi les gens qui se mettent dans la file et qui répondent « la dame devant moi » quand le vendeur crie « à qui le tour ? »  Le vendeur, d’ailleurs, c’est un peu ce qui fait que tu vas choisir ce stand plutôt qu’un autre. (Oui, c’est un grand marché, il y en a plusieurs.) Casquette de docker, veston en cuir comme Johnny, son idole, il a le sens du commerce et de la galéjade, à laquelle tu ris de bon cœur… tous les samedis (pour ceux qui y vont tous les samedis) : les poireaux « je leur coupe les cheveux ? », la grenade « vous la prenez dégoupillée ? », les pommes de terre rattes « pas au court bouillon, hein ? »… Manifestement, il y a un humour de maraîcher. Et selon si tu ris, ou pas, tu as le droit à ton petit bouquet de persil.

Puis, tu entres sous les halles et là, c’est un film de Jean-Pierre Jeunet qui se déroule sous tes yeux. Le petit garçon qui regarde un peu terrifié les poissons aux yeux vitreux sur l’étal du poissonnier, la dame qui n’est venue que pour acheter sa botte de mimosa, les familles qui sont là pour se promener, le cuisinier amateur qui écoute avec attention les consignes du boucher, le monsieur qui a été envoyé là avec une liste tellement précise qu’il hésite à accepter quand le charcutier lui dit « y’en a un peu plus, je vous le laisse ? »…  Alors que la vie sociale laisse un peu à désirer en ce moment, tu t’imprègnes et tu ris sous masque (c’est comme rire sous cape mais en 2021). 

Comme tu ne viens pas si souvent, tu cherches un peu ton chemin, tu te demandes à quel stand tu vas acheter tes pommes ou tes crevettes, mais s’il y en a un à qui tu ne feras aucune infidélité, c’est le fromager.

La file pour aller chez lui dépasse les autres stands qui, tous les samedis, se résignent et l’envient un peu. Ses 100 fromages disposés sous les yeux et les papilles de tous font de lui la star du marché. Pour tout dire, je ne mangeais pas vraiment de fromage avant de le découvrir. (Il paraît qu’on ne peut pas compter le Kiri comme un fromage…). Au tout début, alors qu’on y allait pour les œufs, la crème fraîche et un peu de parmesan pour les copains, il a voulu nous faire goûter d’autres fromages mais en restant dans le soft. Et à chaque fois, on a goûté des comtés, des tommes, du gouda… le meilleur commerçant du coin parce qu’évidemment, à chaque fois, on lui prend un morceau. Et j’ai commencé à apprécier le fromage. Attention, je préfère prévenir les puristes, je ne mange que des trucs qui ne sentent pas trop fort, j’ai toujours une forte appréhension sur tout ce qui est coulant et/ou malodorant. (D’ailleurs, je pense que c’est un principe qui devrait s’appliquer à tout, pas seulement au fromage.)

Aujourd’hui, on le sent frustré de ne pas pouvoir faire découvrir de nouvelles saveurs à ceux qui font la queue. Les seuls chanceux sont les enfants à qui il offre des bouts généreux de cantal ou de gruyère sous le regard amusé des parents : « Allez Ezéquiel, tu dis merci au monsieur, oui, même si ça pue » (je vous ai dit que c’était un peu bobo par chez moi ?). On a tous envie de piquer le morceau de cantal d’Ezéquiel pour le bouffer (le fromage, pas l’enfant !) mais on fait tous semblant de trouver ça mignon, ce môme mal-élevé. Il paraît que c’est la bienséance.

Je me suis rendue compte que je n’étais pas la seule à mener des études sociologiques quand j’ai vu que le petit café au cœur des halles s’était résolu à faire de la vente à emporter mais sans grand succès. Alors que ses 10 tables au milieu des étals (oui, ça s’écrit comme ça au pluriel, j’ai vérifié) étaient prises d’assaut par tous ceux qui voulaient observer (ou se montrer…), aujourd’hui, les plateaux de viennoiseries et de macarons ont l’air bien plein…

Bref, même si je me suis amusée, que j’ai eu l’impression de jouer à la marchande, on sait bien que je n’irai pas tous les samedis. Mais j’ai déjà hâte de la prochaine fois, dans 3 mois, où je pourrais aller jouer à la sociologue.

Sur ce, je vous laisse, maintenant que j’ai fait les courses, il va falloir les cuisiner…

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