Chronique de la honte

Hier, rendez-vous à Paris avec une copine. C’est l’été, il fait enfin beau, je vais enfin pouvoir mettre cette petite robe issue d’un craquage en ligne au moment où les boutiques étaient fermées. Seulement voilà, il est tôt quand je pars de chez moi, le mâle dort et ne peut pas répondre aux X questions qui me tarabustent : n’est-elle pas trop fendue ? trop décolletée ? trop moulante ? et surtout trop transparente ? (ces questions ne reflètent pas la réalité de cette robe qui est bien plus sage que ce que je viens de laisser imaginer) Bref, je décide de faire confiance à mon instinct et au miroir de l’entrée qui ne me montre que le haut de la robe et je pars. La journée se passe bien, on se promène dans Paris, même si dans ma tête, toujours ce Jiminy Cricket qui me dit, à intervalles réguliers « t’es vraiment sûre qu’elle n’est pas transparente ? » Puis, vient le moment du retour, et là, seule dans mon train de banlieue, sans musique dans les oreilles, je commence à ne penser qu’à ça. Et si j’avais passé la journée à montrer mes sous-vêtements aux quelques parisiens encore là et à tous les touristes prêts à dégainer leur appareil photo ? Jiminy alors s’écrie : « Non mais la hoooonte ! »

Donc, j’en ai profité pour penser à ce qu’était vraiment la honte et à toutes les fois où ça avait pu m’arriver.  Forcément, quand je pense « honte », je pense à toutes ces fois où j’ai pu tomber. Mon manque de coordination est tel que même marcher peut s’avérer parfois dangereux. En tête notamment, la fin de ce premier jour dans un job d’été, où je sors et veux attraper mon train donc commence à courir. Mon pied gauche, lui, a plutôt décidé d’attraper la jambe droite de mon pantalon large et je m’écroule, sur le parking à l’heure où tout le monde sort, de tout mon long. (Je ne suis pas si grande mais quand on tombe, notre taille se compte en âge de chien : fois 7 !) Et comme la honte t’envahit, tu préfères te relever le plus vite possible, rire comme si quelqu’un d’autre était tombé, et partir te morfondre dans ton train. Mais c’est sans compter le lendemain matin où tes collègues d’un été te demandent comment ça va ou les égratignures sur les mains comme si tu avais 8 ans.

Un autre jour, encore avant, bien stable sur mes appuis, je suis assise dans cette nouvelle classe au lycée, nouvel établissement, nouvelle ville, nouvelle région. Bref, je ne connais personne. Le prof, de français (et c’est important pour la suite) nous annonce en début de cours qu’on doit le prévenir quand il sera midi pile. Moi, pleine de bonne volonté, lève la main au moment voulu et lui dit : « Monsieur, c’est midi ». Là, 30 paires d’yeux se retournent vers moi (oui, pour que ce soit encore plus « scéniquement dramatique », j’étais vraiment au fond de la classe) et le prof, plutôt stoïque mais pas prêt à laisser passer autant d’imprécision, me répond : « Merci mais premièrement, il reste encore 3 minutes (j’étais déjà en avance tout le temps) et en bon français, on dit « il est midi, pas c’est midi » » Et voilà ma grande, bienvenue dans la ville là où on parle le vrai français. Pas mal pour faire comprendre à tous tes petits camarades que tu arrives d’un endroit où tes voisins étaient des moutons. Je n’ai évidemment plus JAMAIS dit « c’est telle heure » mais on a continué à me le rappeler toute l’année que j’ai pu passer dans cette classe.

Mais la honte peut aussi se manifester quand elle te touche au moment où tu es avec des proches ou des gens que tu connais. Comme cette fois, pas si vieille, où j’ai failli demander à une fille que je ne vois pas si souvent quand était prévu l’accouchement alors que le petit avait déjà quelques semaines. Et seulement parce que je n’ai pas de mémoire, elle n’avait en plus rien de la femme sur le point d’accoucher. (Merci à cette copine de m’avoir sauvée en me glissant à l’oreille le prénom du dit-bébé avant même que je ne m’engouffre sur ce toboggan de la gêne)

D’ailleurs, qu’est-ce qui est le pire ? La honte devant des gens que tu es amenée à revoir régulièrement ou devant des gens que tu ne connais pas et qui, au pire, raconteront à leurs amis en rentrant de leur semaine à Paris la fois où ils ont croisé cette nana avec une robe si transparente qu’ils ont pu compter ses grains de beauté ? Pourquoi est-ce si grave ?

Généralement, déjà si tu as honte, c’est que ton cerveau a perçu le fait que quelque chose n’était pas normal dans ton mode de fonctionnement : tu sais qu’on n’est pas censé avoir du mercurochrome (le pansement des héros) sur les genoux passé l’école primaire, tu te rends bien compte de ton erreur quand on t’explique une simple règle de syntaxe et ce n’est pas comme si tu voulais revendiquer le droit à parler un patois obscur (sinon, j’aurais dit à ce prof : « oh ça va, je peux Y dire comme je veux »)… Donc pourquoi ce sentiment de honte ? Et d’autant plus quand tu ne reverras pas les gens. Au pire du pire, si cette robe était vraiment transparente, qu’est-ce que ça peut faire que ce groupe de touristes en bus ait vu mes sous-vêtements l’espace d’une seconde (ou une minute, ils étaient à un feu rouge…) ? Je ne connais pas les us & coutumes de tous les pays du monde mais j’imagine qu’ils sont à peu près au courant du fait que ça se porte. Et si je peux être une anecdote marrante de leur voyage et bien tant mieux !

Bref, après ces quelques minutes d’introspection au rythme des arrêts de train, je suis rentrée chez moi, et j’ai demandé au mâle ce qu’il pensait de la robe. Réponse : elle n’est pas transparente. Bonne nouvelle. Et elle m’a permis de me rappeler des moments qui finalement, quelques temps après, me font autant rire que les spectateurs de mon ignorance en français ou en coordination.

Sur ce, je vous laisse, « c’est bientôt midi ».

2 commentaires sur « Chronique de la honte »

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