Chronique d’un massage

Il y a quelques jours, dans le cadre de mon travail, j’ai eu droit à un massage d’une heure. « Quelle chance ! » me dira la plupart d’entre vous, « Mais quel travail fait-elle donc ? » se diront d’autres. Or, c’est bien vite oublier que je ne sais pas lâcher prise. Et ma difficulté à apprécier les massages fait largement partie des symptômes.

J’ai beau essayer de me dire que cette fois-ci, ça ira mieux, que se détendre ne peut que faire du bien, que j’ai de la chance de pouvoir prendre une heure de mon temps juste pour que mon corps se sente mieux, je n’y arrive pas. Et ça se passe en plusieurs étapes.

Au début, il y a cette charmante dame qui te pose des questions afin de vraiment adapter le moment à tes envies : est ce qu’elle doit appuyer fort ou plus doucement ? Est que tu veux tout le corps ou doit-elle insister sur un endroit en particulier ? Tout est fait pour que tu passes le meilleur des moments, et dans ta tête de control-freak, tu te dis que cette fois, tu vas apprécier. Tu vas faire taire toutes ces petites voix qui ont envie de dire à cette dame de parler à un volume normal et pas comme si tu étais un nouveau-né qu’elle ne devait pas réveiller.

Et ça commence. Sur le ventre, la tête dans un trou. Tu es aussi à l’aise que chez le coiffeur, la tête en arrière sur le bac, mais tu lui réponds avec un sourire (qu’elle ne voit pas évidemment) que tout va bien. C’est la première phase : tu es bien-élevée, tu es pleine de gratitude pour ce moment qui, clairement, n’est pas vraiment du travail, tu ne veux pas que cette jeune dame doute de ses capacités parce que la pauvre n’y peut rien si tu sais aussi bien te détendre qu’un bout de bois, donc tu dis oui gentiment, à tout. Même quand elle te demande si sa musique te plait. Ou quand elle te met une couverture sur tout le corps en emballant tes pieds comme un morceau de viande à protéger des mouches alors que déjà, tu commences à suer et que tu détestes les chaussettes. « Ça va, tout se passe bien ? » te chuchote-t-elle si bas que tu penses qu’une souris s’est glissée dans la pièce. Tu réponds « oui, très bien, merci » alors que la seule chose à laquelle tu penses, c’est le nombre de mails qui tombent pendant que tu es là en culotte, emmaillotée dans une couverture polaire en plein milieu de la journée.

C’est la deuxième phase. Dans ta tête se bousculent les millions de choses que tu as à faire, que tu ne dois pas oublier, que tu pourrais être en train de faire. Une immense liste avec des petits bullet-points qui envahissent ton esprit pendant qu’elle s’acharne sur tes mollets. Remarque, il vaut mieux ça que l’instant d’avant où tu as dû refréner un demi-coup de pied quand elle s’est attaquée à ta voute plantaire, oubliant certainement que les chatouilles pouvaient même être une torture à une époque.  

Puis, après t’avoir retournée comme une crêpe, mais tout en délicatesse, elle génère chez toi une 3eme phase, celle de l’agacement. Tu ne vois pas le bout de ce massage, tu as chaud aux pieds, tu as envie de lui dire de mettre de la vraie musique et pas cette soupe faussement zen qui te fait penser à un ascenseur (qui voudrait se faire masser dans un ascenseur de toutes façons ?), tu veux lui dire que quand tu as demandé à ce que ce soit tonique, tu le pensais vraiment, tu aimerais lui expliquer qu’un métier qu’on exerce pieds nus et en legging ne peut pas être un métier à faire toute sa vie, pour sa santé mentale. Bref, tu deviens une garce hautaine qui croit connaître la vie mieux que les autres. Tu ferais tout pour qu’elle s’énerve (dans ta tête bien sûr parce qu’un reste de politesse de la 1ere phase te pousse même à fermer les yeux pour qu’elle pense que tu te détends vraiment) et que ça parte en baston afin de pouvoir te défouler. Elle t’enduit d’huile (et contrairement à Hubert, je n’aime pas quand on m’enduit d’huile) à tel point que tu visualises ce moment où tu pourras glisser de la table et t’échapper sans qu’elle ne puisse rien faire.

La fin est proche, tu le sens aux fourmillements que tu as dans le bras sur lequel elle t’a demandé de te coucher pour « travailler le flanc » (quand tu es à mi-chemin entre la pâtisserie dégoulinante et le morceau de bétail) et qui font que tu te demandes si tu vas pouvoir un jour réutiliser tes membres ou s’il va falloir demander conseil à Philippe Croizon. Dernière phase en cours : l’introspection. Quel est mon problème ? J’ai une dame qui fait tout pour que je me détende et qui le fait bien mais moi, la seule chose à laquelle je pense c’est si j’ai bien ajouté « beurre demi-sel » sur liste de courses. Il doit me manquer un gêne… Je n’ai pourtant pas été élevée au goulag, je sais prendre du bon temps et glander mais le massage, vraiment c’est le révélateur d’une to-do list à rallonge.

Heureusement, c’est aussi le moment où elle choisit de te susurrer que c’est « déjà fini » si près de ton oreille que tu imagines qu’elle a aussi une formation d’ORL, et que tu peux prendre tout le temps que tu veux pour te réveiller. La phrase n’est pas finie que tu as déjà sauté dans tes chaussons en gaufre et renfilé ton peignoir pour partir. Toujours bien élevée, tu la remercies et tu essaies de modérer ton enthousiasme à l’idée de reprendre une vie active, dans laquelle tes pieds ont toute leur liberté de mouvement.

Bref, mon cerveau sait que ce moment était un des bons moments de la vie mais vraiment, je pense que la prochaine fois, j’éviterai. Pour éviter aussi la culpabilité de faire perdre son temps à cette gentille dame autant que le mien.

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